Ligne de fuite

Installation. Acier, plexiglass, 2 écrans, ordinateur, caméra, haut-parleur.
Encombrement minimum : 220 x 200 x 170 cm

On peut bâtir une vie entière sur un émerveillement ou une intuition que l’on a eu enfant. 
Il est des souvenirs qu’il faut sans arrêt “creuser” et décliner, car il y a au cœur de ces fascinations initiales des intuitions sur une réalité qui nous dépasse. Notre rôle, pour la vie entière, devient alors de donner forme à ces intuitions pour révéler, à soi-même et aux autres, cette vérité cachée.
 Paul Virilio, qui est décédé l’année dernière et auquel cette exposition rend hommage, a ainsi construit sa pensée philosophique sur la base d’une image marquante de son enfance : celle de l’horizon et des attaques maritimes et aériennes au large de Nantes pendant la seconde guerre mondiale. 
La disparition récente de Paul a été l’élément déclencheur pour formaliser un projet sur ces images fondatrices d’un parcours de vie singulier, sur ce moment de grâce où une sensibilité particulière est sollicitée pour développer une appréciation très fine et pertinente de la réalité qui comble l’enfant, véritablement “impressionné”, d’une inspiration pour la vie à venir.

« Ligne de fuite” fait partie d’une série d’oeuvres qui sont des tentatives pour évoquer et rentrer à l’intérieur de ce paysage, qui porte le destin de l’observateur vers ce point idéalisé appelé “point de fuite”, et où des parallèles semblent se rencontrer. Le terme de “ligne de fuite” est à entendre ici dans le sens que lui donne Deleuze et Guattari : au contraire des “lignes dures”, qui concernent notre destin modulé par les systèmes de pouvoir (école, entreprise, collectivité…), et des lignes souples, qui ont trait à l’intimité sociale (histoires de familles, secrets…), ils distinguent les “lignes de fuite” , promesse d’émancipation, de délivrance et de libération. Elles n’amènent pas à un avenir mais un devenir. Au contraire du destin fixé, préétabli, ces “lignes de fuites” nous permettent de sentir l’être en nous, de nous sentir débarrassé du joug.

L’installation a la typologie plastique d’un instrument scientifique d’observation. La ligne qui porte l’inspiration de l’observateur se déploie sur une “table-écran” comme un flux de mouvement sur lequel vient se greffer des inférences visuelles et émotionnelles portée par le hasard (et choisies aléatoirement par l’ordinateur dans une banque d’images intimes). Ces images sont filmées par une caméra d’observation, en même temps instrument d’écriture, qui les diffuse sur un second écran en tant que continuité cinématographique. Ce second écran est le “point de fuite” dans lequel se condensent les hachures de temps, les décompositions d’instants de la ligne “pellicule” de la vie. Souvent, la caméra re-filme les images qu’elle vient de capter. Le processus de “feedback” qui en découle provoque une dégradation de la qualité des images, évocation du processus d’érosion de la mémoire.